Les mythes fondateurs de la franc-maçonnerie (Par Gilbert Durand, aux éditions Dervy)

Bibliographie - Ouvrages de Référence

mythes-fondateurs

 

On connaît le " gai savoir " comme l’immense érudition de Gilbert Durand, fondateur au 20ème siècle du principal courant de l’anthropologie symbolique universitaire .

Il s’attaque ici à un sujet d’autant plus controversé qu’il se prête à l’interprétation et que les dogmatismes (fussent-ils maçonniques) comme les oukases, tant rationalistes qu’issus de certains courants spiritualistes, en ont fait parfois un objet interdit voué aux gémonies de l’irrationalisme par les jugements a priori qui pèsent encore sur l’étude des ésotérismes .

Le mérite de l’auteur servi par une grande connaissance tant des sources que des critiques eux-mêmes est d’en proposer une approche fondée sur une démarche rigoureuse, celle-là même qu’il a initiée et ne cesse depuis de se développer au travers du réseau international, qu’il a fondé, des Centres de recherche sur l’imaginaire (GRECO CRI), y développant une méthodologie du traitement de la complexité du fait maçonnique, tout à la fois compréhensive et mythodologique , démarche qui " vise avant tout le sens, privilégie le signifié plutôt que les signifiants donnés péremptoirement… " méthode observatrice " de la redondance fondatrice des mythes " qu’il étudie ici. Anthropologue reconnu, nous retrouvons encore ici un Durand maçonnologue averti , ésotérologue au même titre qu’un Jung étudiant dans les mythes les formes symboliques de l’âme humaine ou qu’un Antoine Faivre explorant les caractères marquant les correspondances entre le symbolique et le réel, le visible et l’invisible. Il reste en ceci fidèle à son maître Gaston Bachelard mettant à jour la mobilité des images à la source de l’imagination créatrice et produisant en nous, comme en la nature, myriades de fleurs.

Car il s’agit bien ici d’une fleur, avec le mystère esthétique et insondable des propriétés du vivant, que Gilbert Durand nous restitue lorsqu’il explore, comme autant de pétales, les arcanes de cette " religion dont conviennent tous les hommes " que prêchait, dans les Constitutions de 1723, le pasteur presbytérien James Anderson.

Et d’en effeuiller devant nous les pétales que sont les mythologèmes à l’œuvre contribuant à entretenir les mystères francs-maçons :

1) le mythe du Temple de ses ruines et de sa reconstruction : dans l’exploration du modèle biblique du temple de Salomon, à Jérusalem, deux fois détruit et reconstruit, à nouveau en ruines que le maçon opératif construit et que le maçon spéculatif reconstruit, sont ici étudiés la symbolique des matériaux et des outils, celle des ouvertures, comme la signification des ruines, chapitre qui nous vaut une belle leçon de symbolique des nombres rapportée aux arcanes de l’intelligence divine ,

2) la légende d’Hiram et son mythologème, où il explore les raisons d’une substitution : l’assassinat d’Hiram et la perfidie des trois coupables dont la légende recouvre, au 18ème siècle, celle de la Passion du Christ en la plaçant de façon transcendante par rapport aux histoire narrées dans les évangiles et surtout aux divisions qui avaient déchiré les chrétiens des diverses confessions. L’auteur en perçoit les éléments dans l’importance accordée à la croix de Saint André devenue d’Ecosse via le Portugal, comme, par exemple dans le rapprochement qu’il esquisse avec l’ordre des Jésuites également persécuté par Clément XIV détruisant en 1778 leur Compagnie. Le thème du juste assassiné par trois mauvais compagnons est là parfaitement récurrent dans nombre de légendes historicisées.

3) le mythe du souchage chevaleresque et templier, avec la calomnie dont les maçons ont héritée qui pesa sur les " pauvres chevaliers du Christ " dont l’ordre est aboli en 1312, comme, paradoxalement, sera trahi au 18ème siècle, " le message sacré des Fils de la Vallée troqué contre l’obscurantisme du Siècle des Lumières ". Or, " les fils de la Vallée, tout comme leur refuge en Ecosse, appellent la reconstitution d’un ordre collectif, d’une Cité Sainte, bienfaisante, où nul ne peut laisser la place à l’absolutisme d’un tyran ".

4) car, en travaillant le mythe de la Cité Sainte et du Saint Empire, Gilbert Durand nous donne une clef pour lire, outre la progression et la complémentarité des différents rits maçonniques, la prolifération redondante des grades de souveraineté dont l’aigle bicéphale est l’emblème archétypal. Il permet ainsi de comprendre maints conflits qui ont structuré, depuis l’empereur Constantin (édit de Milan en 313), l’histoire de la vieille Europe, des " Investitures " aux Jésuites via la querelle des Guelfes et des Gibelins, comme à la condamnation de la franc-maçonnerie par la papauté en 1738, ou encore à la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Il éclaire de fait les origines d’une symbolique résumée dans l’aigle impérial à deux têtes dont la version profane demeure l’opposition séculaire de Rome et des Etats catholiques, les éléments mythogéniques " rangeant de façon masquée la Franc maçonnerie dans l’idéologie et la politique d’une Cité Sainte Universelle et donc du Saint Empire ". De fait, l’ordre maçonnique " représente bien ce qu’il sert ", et c’est le mérite de cet ouvrage que d’en pointer le sens : " à travers lui, dit un rituel, vous êtes le soldat de l’Universel et de L’Eternel ". Et Gilbert Durand de nous montrer que, dans le sillage d’un certain averroïsme, " il n’y a qu’une seule vérité possible en l’homme, mais actuelle en Dieu ", la mesure géométrique révélant la vérité en l’homme comme chez le Grand Architecte de l’Univers .

Cette enquête, à la fois minutieuse et éclairante, étonnera plus d’un lecteur, fut-il averti. Elle trouve ici réellement son accomplissement par ce qu’elle trouve, tant l’étude du fait maçonnique, dans sa complexité, comme le souligne l’auteur, ne pouvait qu’épouser la méthode de sa quête, d’où l’intérêt d’un traitement mythodologique répudiant les lois du temps unidimensionnel au profit d’une temporalité pluralisée et relativisée. La Franc Maçonnerie ne partage-t-elle pas avec les églises instituées cette expérience du temps symbolisée par les deux Saint Jean, aux cuspides du calendrier chrétien, imageant une durée universelle en un espace de non séparabilité, celui là même où se déroulent, depuis l’origine des temps, toutes les initiations ?

Georges Bertin.

 
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